Maurice Maeterlinck, 9e TABLEAU (acte IV) : Les Jardins des Bonheurs dans L’Oiseau bleu, féerie en six actes et douze tableaux, 1920 (petit cadeau à Zyephyrus)
LES JARDINS DES BONHEURS
Quand s’ouvre le rideau, on découvre, prise sur les premiers plans des jardins, une sorte de salle formée de hautes colonnes de marbre entre lesquelles, masquant
tout le fond, sont tendues de lourdes draperies de pourpre que soutiennent des cordages d’or. Architecture rappelant les moments les plus sensuels et les plus somptueux de la Renaissance vénitienne ou flamande (Véronèse et Rubens). Guirlandes, cornes d’abondance, torsades, vases, statues, dorures prodigués de toutes parts. — Au milieu, massive et féerique table de jaspe et de vermeil, encombrée de flambeaux, de cristaux, de vaisselle d’or et d’argent et surchargée de mets fabuleux. — Autour de la table, mangent, boivent, hurlent, chantent, s’agitent, se vautrent ou s’endorment parmi les venaisons, les fruits miraculeux, les aiguières et les amphores renversées, les plus gros Bonheurs de la terre. Ils sont énormes, invraisemblablement obèses et rubiconds, couverts de velours et de brocarts, couronnés d’or, de perles et de pierreries. De belles esclaves apportent sans cesse des plats empanachés et des breuvages écumants. — Musique vulgaire, hilare et brutale où dominent les cuivres. — Une lumière lourde et rouge baigne la scène.

