Laura Willowes
| Titre original | (en) Lolly Willowes or, The Loving Huntsman |
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Laura Willowes (titre original : Lolly Willowes) est le premier roman de l'écrivaine britannique Sylvia Townsend Warner, publié en . Considérée comme l'un des premiers romans de fantasy de la vague de l'entre-deux-guerres, l'œuvre commence par une partie réaliste, avant de basculer dans le fantastique. Dans Laura Willowes, Townsend Warner mobilise la figure de la sorcière et le topos du pacte avec le diable, pour porter un propos féministe sur l'émancipation des femmes.
Résumé
[modifier | modifier le code]Laura Willowes, surnommée Lolly par ses nièces, est la fille cadette d’une famille de petite noblesse terrienne, les Willowes, qui vivent à Lady Place, dans le Somerset[1],[2]. Sa mère, affaiblie par sa naissance, meurt relativement tôt, laissant la jeune Laura grandir dans une maison dirigée par son père et ses deux frères aînés, Henry et James[2],[3]. Enfant solitaire, Laura ne manifeste que peu d’intérêt pour les normes sociales féminines attendues d’elle, préférant se consacrer à la compagnie du jardinier, des animaux et de la nature environnante[2],[4].
Après la mort de sa mère, puis celle de son père, Laura reste célibataire et choisit de ne pas s’engager dans les fréquentations mondaines ni dans le mariage[3],[4]. Lorsque James prend la succession de la brasserie familiale, Laura perd son rôle domestique auprès de son père et se retrouve à vivre sous la dépendance de son frère aîné Henry et de sa belle-sœur Caroline, à Londres, dans leur maison d’Apsley Terrace[5],[6]. Pendant près de vingt ans, Laura mène auprès d’eux une existence subalterne de tante célibataire, dévouée aux besoins de la famille et reléguée dans une position effacée[5],[6],[7]. Elle est considérée comme une « vieille fille » utile mais marginalisée, et l’on attend d’elle qu’elle se conforme à ce rôle sans rien revendiquer[6].
En , âgée d’une quarantaine d’années, Laura décide de reprendre la maîtrise de sa vie. Elle réclame à Henry sa part d’héritage, bien qu’il ait mal géré son patrimoine, et quitte Londres pour s’installer seule dans le village de Great Mop, dans les Chilterns[1],[5],[6]. Là, elle loue une chambre chez une veuve, Mrs Leak, et commence une nouvelle existence plus indépendante[7]. À Great Mop, Laura éprouve un sentiment de libération au contact de la nature et du rythme rural. Au printemps, une révélation dans un champ de primevères lui fait percevoir l’étendue de son émancipation et la complicité des institutions sociales (famille, église et état) dans l’oppression des femmes[6]. Peu à peu, elle découvre que le village abrite des pratiques occultes et se rapproche d’un sabbat local, auquel l’introduit Mrs. Leak[6],[7].
Laura comprend alors qu’elle est une sorcière « de vocation » et accepte un pacte avec Satan, qu’elle appelle « the loving huntsman » (« le chasseur aimant »)[1],[5],[7]. Cette alliance, loin de l’effrayer, lui apparaît comme une source de soutien et de liberté face aux contraintes sociales qui l’ont jusque-là enfermée[7]. Le roman se clôt sur l’affirmation de Laura dans ce nouveau rôle, libérée des attentes familiales et sociales, et trouvant dans la sorcellerie la possibilité d’une autonomie spirituelle et personnelle[5],[7],[8].
Genèse et contexte de rédaction
[modifier | modifier le code]Sylvia Townsend Warner commence l’écriture créative dans les années , publiant d’abord des poèmes et des nouvelles. Laura Willowes, rédigé à l'automne [9] et paru en , est son premier roman et demeure son œuvre la plus célèbre[10]. Cet ouvrage reflète ses préoccupations sur le travail des femmes, leur autonomie et les normes sociales qui pèsent sur elles[1].
La période qui suit la Première Guerre mondiale voit un essor de la littérature fantastique et fantasy au Royaume-Uni[11]. Aux côtés d’autrices comme Hope Mirrlees (Lud-en-Brume, ), Sylvia Townsend Warner est considérée comme une des figures féminines ayant contribué à ce renouveau, reconnu par la critique lors de la redécouverte de ces textes dans les années [5]. Cette décennie est également marquée par un engouement littéraire pour la thématique de la sorcellerie : Laura Willowes paraît en , au même moment que Witch Wood de John Buchan[12]. Plusieurs publications sur le sujet influencent ce contexte culturel, notamment Witchcraft and the Black Art de J. W. Wickwar (1925), puis les ouvrages de Montague Summers, The History of Witchcraft and Demonology (1926) et The Geography of Witchcraft (1927)[12]. De même, le roman La Vie seule () de Stella Benson, qui imagine des sorcières londoniennes durant la guerre, ouvre le courant de réenchantement[13] et constitue un précédent romanesque pour ce thème[12].
L’œuvre s’inscrit également dans les débats de l’entre-deux-guerres sur la place du paysage anglais. Townsend Warner, citadine vivant à Londres, découvre dans les années les paysages ruraux du sud-est de l’Angleterre, en particulier l’Essex, qu’elle explore lors d’excursions[14]. Ces expériences nourrissent son écriture, où la campagne est décrite à la fois comme un espace soumis aux discours de préservation et comme un lieu d’émancipation intime et spirituelle[14].
Analyse
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Genre littéraire
[modifier | modifier le code]Laura Willowes s’ouvre comme un roman domestique réaliste (tranche de vie), décrivant avec minutie la vie contrainte d’une femme célibataire de la classe moyenne, dépendante du travail domestique et soumise à l’autorité familiale[1]. Mais la seconde moitié introduit un basculement générique marqué, lorsque Laura devient sorcière et conclut un pacte avec le diable, qui est souvent interprété comme un changement du réalisme à la fantasy[15]. Ce rejet du réalisme peut aussi être perçu comme une critique politique des valeurs patriarcales et capitalistes associées au frère de Laura[1].
La nature fantasyste de l'œuvre demeure débattue. Pour certains, Laura Willowes reste lisible comme un récit réaliste sans manifestations surnaturelles objectives : les prétentions à la magie relèvent de croyances ou de perceptions subjectives[16],[17]. Dans cette perspective, il s’apparente à l'estranged fantasy définie par la chercheuse Farah Mendlesohn, où un monde réaliste intègre sans rupture la présence de sorcières[16]. L'écrivain et chercheur Brian Stableford le considère comme une « Faustian fantasy » (« fantasy faustienne »)[18] ; d'autres critiques y voient une forme de « queer pastoralism » (« pastoralisme queer »), reconfiguration critique du « fantastic ruralism » (« ruralisme fantastique »)[19]. Townsend Warner mobilise ainsi le motif de la sorcière moins pour susciter l’effroi que pour interroger normes sociales et aspirations féministes[20].
Le roman est aussi régulièrement rapproché du mouvement moderniste, notamment pour sa fragmentation temporelle, ses jeux de focalisation interne[9].
Thèmes
[modifier | modifier le code]Féminisme et non-conformisme
[modifier | modifier le code]L’évolution de Laura Willowes s’interprète comme un passage d’une passivité imposée à une affirmation de soi, condition nécessaire à son autonomie[21]. Le roman met en scène son refus des attentes sociales et familiales, en particulier celles qui l’assignent au rôle de tante célibataire ou de servante domestique[22]. Cette révolte est présentée comme une forme de non-conformisme, normalisé par l’usage du registre fantastique : devenir sorcière est décrit comme une vocation légitime, malgré l’opprobre social[23]. Par ce biais, Townsend Warner fait de la sorcellerie une métaphore de la liberté féminine et d’une vie choisie en marge des normes[16]. Certains critiques soulignent néanmoins les limites de la liberté obtenue par Laura, qui substitue une nouvelle forme de dépendance à l’ancienne[9].
Religion et rapport au diable
[modifier | modifier le code]La relation entre Laura et le diable s’éloigne des représentations traditionnelles : elle est dépeinte excès charnel ni violence, et fondée sur la conversation, l’écoute et la gratitude[24]. Le diable apparaît comme un interlocuteur qui, contrairement à sa famille ou à la société, prend au sérieux les pensées de Laura[24]. Cette acceptation évoque symboliquement l’expérience évangélique de conversion[23]. Le roman met en parallèle les pratiques religieuses et le sabbat, suggérant qu’il n’existe pas de différence fondamentale entre l’organisation sociale qui vénère Dieu et celle qui vénère le diable[23]. Cette mise en miroir traduit une critique des institutions religieuses et du rôle normatif qu’elles exercent sur les femmes[6].
Nature et réenchantement
[modifier | modifier le code]La campagne de Great Mop est décrite à travers des références aux codes de la littérature de préservation rurale, que Townsend Warner réutilise et se réapproprie[25]. Le contact avec la nature est associé à une transformation du personnage, notamment lors de scènes où Laura développe une perception nouvelle et gagne en agentivité[9]. Certains critiques y ont vu une forme de réenchantement, c’est-à-dire un rapport renouvelé au monde naturel[26]. Le motif de la métamorphose apparaît à plusieurs reprises, à travers des comparaisons avec les plantes, les animaux, ou l’apparition du chat familier qui scelle le pacte de Laura avec le diable[27].
Sexualité et sous-texte queer
[modifier | modifier le code]Laura Willowes aborde la sexualité de façon oblique, en proposant un continuum qui va de l’hétérosexualité jugée insatisfaisante à des allusions à l’homosexualité ou à la fluidité du genre[6]. Certaines scènes, comme la danse de Laura avec Emily lors du sabbat, révèlent un sous-texte saphique[9]. Les critiques ont également interprété des personnages comme Titus ou certaines figures familiales excentriques comme des représentations de l’homosexualité masculine ou de formes de non conformité aux normes sociales[28]. Ces éléments rejoignent une lecture où la sorcière incarne une figure lesbienne, symbole d’une féminité en rupture avec l’ordre établi[29].
Politique et critique sociale
[modifier | modifier le code]La trajectoire de Laura s’inscrit dans une critique des structures patriarcales, de la famille bourgeoise et du capitalisme, qui sont présentés comme étroitement liés[6]. La Première Guerre mondiale et ses conséquences apparaissent en arrière-plan, notamment à travers l’expérience de Laura face à la propagande et aux changements législatifs affectant les femmes[30]. L’oppression subie par l’héroïne est mise en relation avec des enjeux plus larges de domination, de colonialisme et de rapports de classe[6],[31]. Le roman ne prône cependant pas une révolution active, mais plutôt une forme de retrait volontaire et de vie alternative, ancrée dans la solitude, la nature et la sorcellerie comme pratiques de résistance[32].
Publication et réception
[modifier | modifier le code]Laura Willowes paraît en , sous le titre Lolly Willowes; or, The Loving Huntsman, chez l'éditeur britannique Chatto & Windus[9],[18]. L’ouvrage rencontre un succès immédiat : il est réimprimé deux fois dans la semaine qui suit sa sortie et devient le premier « livre du mois » club de lecture américain Book of the Month (en) nouvellement fondé, où il se vend à plus de 10 000 exemplaires[9]. Le roman est également remarqué en France, où il est sélectionné pour le prix Femina[33].
À la fin des années , Laura Willowes est un best-seller au Royaume-Uni et aux États-Unis[9],[33]. Le manuscrit du roman est conservé et exposé à la New York Public Library jusqu’aux années , aux côtés de ceux de Virginia Woolf et William Thackeray[33]. Malgré ce succès initial, le livre tombe ensuite dans un oubli relatif. Il est redécouvert dans les années grâce aux rééditions de The Women’s Press en , puis de Virago en et de Penguin en [9]. Cette invisibilisation est attribuée par plusieurs critiques à la marginalisation de Townsend Warner, liée à des biais de genre et aux préjugés envers son homosexualité et son engagement communiste, qui contribuent à l’effacement de son œuvre dans l'histoire littéraire et les cursus universitaires jusqu’aux années [9].
À partir des années , la critique féministe lit l’ouvrage comme un récit d’émancipation[9]. Au xixe siècle, Laura Willowes est l’œuvre la plus connue de Townsend Warner, souvent perçue comme sa principale contribution à la littérature anglaise du xxe siècle[33].
Bibliographie
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: document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.
- (en) Robin Anne Reid, Women in Science Fiction and Fantasy, Greenwood, (ISBN 978-0-313-33589-1), p. 39.

- (en) Brian Stableford, The A to Z of Fantasy Literature, Lanham, Plymouth, The Scarecrow Press, Inc. (no 46), , 499 p. (ISBN 978-0-8108-6345-3).

- (en) Bruce Knoll, « “An Existence Doled Out”: Passive Resistance as a Dead End in Sylvia Townsend Warner's Lolly Willowes », Twentieth Century Literature, vol. 39, no 3, , p. 344-363 (DOI 10.2307/441691, JSTOR 441691).

Notes et références
[modifier | modifier le code]- (en) Clara Jones, « Experiences of a lady worker: class, gender, and labor in Sylvia Townsend Warner’s Lolly Willowes (1926) », Feminist Modernist Studies, vol. 7, no 1, , p. 1-16 (DOI 10.1080/24692921.2023.2257347).
- Knoll 1993, p. 345-346.
- Knoll 1993, p. 347-348.
- Geneviève Brisac, Sisyphe est une femme : La Marche du cavalier, Editions de l'Olivier, , 216 p. (ISBN 9782823615692, lire en ligne), p. 159-160.
- Reid 2009, p. 39.
- (en) Gay Wachman, Lesbian Empire: Radical Crosswriting in the Twenties, Rutgers University Press, , 236 p. (ISBN 9780813529424, lire en ligne), p. 76-78.
- (en) Kristin Bluemel, « Feminist fiction », dans Robert L. Caserio, The Cambridge Companion to the Twentieth-Century English Novel, Cambridge University Press, , 280 p. (ISBN 9780521884167, lire en ligne), p. 127.
- ↑ Knoll 1993, p. 360-361.
- (en) Christine Reynier, « Rethinking Modernism with Sylvia Townsend Warner’s Lolly Willowes (1926) », Études anglaises, vol. 75, no 3, , p. 313-329 (DOI 10.3917/etan.753.0313).
- ↑ (en) Patricia Juliana Smith, « Warner, Sylvia Townsend (1893–1978) », dans Bonnie Zimmerman, Lesbian Histories and Cultures: An Encyclopedia, vol. I, New York, Garland Publishing, Inc., (ISBN 0-203-48788-5), p. 800.
- ↑ Reid 2009, p. 36.
- (en) Kate Macdonald, « Witchcraft and Non-conformity in Sylvia Townsend Warner's Lolly Willowes (1926) and John Buchan's Witch Wood (1927) », Journal of the Fantastic in the Arts, vol. 23, no 2, , p. 219 (JSTOR 24352934, lire en ligne).
- ↑ Stableford 2009, p. xxviii.
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- ↑ Baker 2018, p. 47-48.
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- ↑ (en) Peter Swaab, « The Queerness of Lolly Willowes », The Journal of the Sylvia Townsend Warner Society, vol. 11, no 1, , p. 30-33 (DOI doi.org/10.14324/111.444.stw.2010.06).
- ↑ Wachman 2021, p. 78-79.
- ↑ (en) Jennifer Poulos Nesbitt, « Footsteps of Red Ink: Body and Landscape in Lolly Willowes », Twentieth Century Literature, vol. 49, no 4, , p. 454-455 (JSTOR 3176035).
- ↑ Poulos Nesbitt 2003, p. 451-452.
- ↑ Swaab 2010, p. 41-43.
- (en) Robert McCrum, « The 100 best novels: No 52 – Lolly Willowes by Sylvia Townsend Warner (1926) », The Guardian, (lire en ligne
).
Liens externes
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- Ressources relatives à la littérature :