| Archie Shepp & Showboy, Jazz à Vienne 2009 |
(Showboy est anglophone et francophone, j’ai préféré retranscrire l’entretien sans retoucher son utilisation de la langue française, avec les fautes, afin de ne pas dénaturer le sens de ses propos.)
« Moi j’ai joué pour la libération de James Brown, avant sa mort quand il était en prison. Avec Féla, on a fait deux concerts à l’Apollo Theatre et les deux concerts étaient pleins, tous les billets vendus. Je ne pourrai jamais oublier l’Apollo, en tout j’ai dû faire trois-quatre concerts à l’Apollo. Une fois j’ai joué jusqu’à deux fois dans une journée et tous les billets étaient vendus, la moitié de ceux qui ont assisté au premier concert ont assisté au deuxième aussi. C’était vers 1990-1991, c’est en ce temps-là que l’on a fait le world tour avec Jimmy Cliff. »
Je m’intéresse aussi à des musiciens comme Segun Bucknor, tu l’as fréquenté ? Tu connaissais son travail à l’époque ?
Sur ce point j’ai pu me rendre compte que beaucoup de musiciens au Nigeria ont commencé la musique dans l’armée…
« Oui, plusieurs parmi eux jouaient dans l’armée. Ils y ont appris à lire et à écrire la musique avant de la quitter. Parce que tu vois au Nigeria on a plusieurs genres d’artistes, il y a ceux qui ont appris oralement, il y a ceux qui ont appris à l’école un peu et ils se débrouillent pour développer leurs idées et il y a ceux qui ont été inscrits dans l’armée, dans la marine dans la police. L’armée a son département de danse et ceux qui font les matchs et tout ce qui concerne leur boulot…comme moi j’étais avec Féla début 70… » Justement, comment s’est fait la rencontre avec Féla ?
« Vraiment tu vois quand j’ai rencontré Féla, du temps que je l’ai rencontré au temps qu’il est décédé, j’ai travaillé avec trois Féla. Au début j’ai travaillé avec Féla qui ne fumait pas d’herbe, qui n’aime même pas entendre l’odeur de l’herbe là ou il s’assoit. Dés qu’il sent que quelqu'un fume autour de lui, avant que tu le saches la police est là. Et puis lui aussi il a commencé à fumer petit à petit et après quelque temps il a évolué, il a commencé à produire des choses avec l’herbe. Les gâteaux d’herbe, les biscuits d’herbe, l’omelette d’herbe…Et après on a eu deux différents Féla « gouro », c’est de l’herbe préparée, distillée….C’est pour cela que je sais bien que j’ai travaillé avec trois différents Féla. Le troisième était un esprit. C’était Féla qui était changé complètement. C’était Féla qui voyait des choses inconnues, qui voyait des choses que tu ne peux pas voir…et ce qu’il disait se passait. Il a dit que Abaja (ancien président Nigérian)…Il a dit que c’est une force spirituelle très forte qui l’a mis en place, au début cet esprit était d’accord avec lui, mais arrivé au milieu il a changé et l’esprit s’est fâché avec Abaja. Et Féla était au courant qu’il viendrait le chercher, si Abaja veux, qu’il mette tout le Nigeria devant sa porte…Les esprits vont quand même rentrer et le prendre comme du papier…Ses gardiens vont se réveiller et se demander où est le président. Et c’est comme ça qu’Abaja a été mort.Féla a parlé de Abiola, et c’est ce qu’il a dit qui est arrivé. Il a dit Abiola va mourir avant même d’avoir gouverner le Nigeria et c’est ce qui est arrivé. Féla a dit des choses que lui-même il ne savait pas qu’il ne serait pas là…Et aujourd’hui voilà on le voit devant nous… »
Quel âge avais-tu quand tu as rencontré Féla ? Ou cela c’est-il passé ?
Ce qui m’intéresse beaucoup chez Féla c’est la période après la tournée aux Etats-Unis en 1969. Cette tournée ou il a rencontré Sandra Isidore, activiste des Black Panthers… ?
« Avant qu’elle ne vienne au Nigeria Féla avait composé « Upside Down », alors quand elle est venue Féla a vu qu’elle lui avait donné beaucoup et il faut que lui aussi il fasse un geste envers elle, pour lui faire comprendre qu’il avait apprécié ce qu’elle avait fait pour lui. Quand elle venue Féla l’a fait venir en studio il a enregistré la chanson et il lui a donné le master tape, j’ai connu Sandra ça fait plus de trente-cinq ans. » Toujours à propos de Sandra Isidore, c’est elle qui l’a initié à l’idéologie des Black Panthers…
À ce propos, cet activisme c’était quelque chose de plus important que la musique pour lui. Était-il d’abord un activiste qui se servait de la musique comme medium pour produire un discours contestataire ou était-il d’abord musicien ?
« Il était d’abord musicien. Parce que comme son père avait une église, il jouait déjà d’un instrument avant d’aller en Angleterre pour apprendre la musique. Mais après, il a changé complètement. Si tu veux te battre, si tu veux rester debout, si tu veux être le haut-parleur de l’Afrique tu ne peux pas rester en Europe et dire que « je défends l’Afrique en Europe », non tu dois aller en Afrique et dire je défends les Africains en Afrique. C’est ce qu’il a décidé de faire. Parce que regarde par exemple, aujourd’hui le monde parle de Michael Jackson, c’est parce qu’il jouait une musique commerciale. Féla ne jouait pas une musique commerciale, il a complètement refusé d’être commercial. S’il avait accepté de jouer pour Coca-Cola, de jouer pour Pepsi, pour Shell…Tu comprends ce que je veux dire…Tu n’oses pas toucher aucune composition de Féla, il n’acceptera jamais. On ne change rien. Tu m’enregistres comme je l’ai composé ou on oublie. Et tu vois, avec toutes ces choses-là, nous qui avons travaillé avec lui, il nous a éduqués beaucoup »
Dans quelle mesure partageait-il cela avec le reste du groupe et avec le public. Est-ce que le discours de Féla, qui est un discours fabriqué depuis une idéologie importée des mouvements contre la ségrégation raciale aux États-Unis et qui ne colle pas vraiment avec le point de vue des intellectuels nigérians de l’époque, était entendu, compris, accepté ?
Concernant la question de la langue, Féla chantait en pidgin-english, qui est une langue usuelle parlée surtout à Lagos et dans les ports anglophones de la région, comment envisageait-il cette question de la langue ?
« Tu vois si Féla chantait en anglais, celui de l’Angleterre. Il n’y aurait eu que dix pour cent des gens qui aurait compris et lui voulait que quatre-vingt-dix pour cent des gens le comprenne. Par contre les paroles des chansons sur les albums étaient écrites en anglais. » Quels étaient les disques, les musiciens que Féla écoutait à l’époque ?
« Dans la maison on avait des DJ. On avait des filles que Féla payaient chaque semaine, leur boulot était de mettre les disques du matin au soir, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. C’est comme quand le soliste de Féla a quitté, Iko Chico. Féla avait tellement besoin de quelqu'un qui puisse jouer le sax ténor à son goût. Il n’a pas trouvé. Il a décidé d’apprendre à jouer le sax ténor lui-même, et il a commencé à écouter des disques de jazz. Il jouait ces disques chaque jour pour s’entraîner. Quand il commençait une répétition, les Djs continuaient de jouer les disques pour qu’il joue par-dessus jusqu’à ce qu’il ait saisi. Je dois dire que c’est la même méthode que j’ai utilisé pour développer mon jeu, mes techniques sur mon instrument. Quand j’ai commencé, j’ai commencé par la clarinette, j’ai joué du sax alto, mais quand j’ai commencé à jouer le baryton Féla il m’a bouclé avec cet instrument, il m’a dit : « toi tu ne joues plus d’autres instruments ». Jusqu’à sa mort j’ai joué le baryton. Baba Ani jouait aussi le baryton jusqu’à un certain moment, mais si je n’étais pas là, Féla attendait que Comment fonctionnait la république de Kalakuta ?
« Quand j’ai connu la maison de Féla ce n’était pas encore Kalakuta. Beaucoup pourront te dire pourquoi Kalakuta, d’où vient ce nom…Comment la maison de Féla est devenue Kalakuta, que s’est-il passé ?On a été arrêté par la police en 1974. Jeudi soir vers 17H, il y avait un jeune homme qui passait devant la maison de Féla et il vit sa petite sœur que sa famille cherchait depuis deux ou trois semaines. Il a appelé la fille, elle s’est arrêté parce qu’elle avait peur de lui et il a commencé à battre la fille. Et il y a une loi dans la maison de Féla c’est que l’on ne bat pas les filles. Quoi qu’elle te fasse, tu vas venir le dire à Féla. Il peut lui donner une punition qui peut être plus forte que ta propre réaction. En même temps, comme c’est la loi de Kalakuta, on touche pas les femmes, les garçons qui se trouvaient là ont attaqué ce jeune. Il fuit, il est parti chez lui et il a appelé sa mère. Comme sa mère était la femme d’un chef de police au Nigeria elle est venue à la maison avec le gars demandé à la porte de voir Féla. Féla dit à la sécurité de la laisser entrer. Elle dit à Féla ma fille est ici je veux la récupérer. Féla appelle toutes les filles de la maison, la femme regarde et dit : « ah, celle-là c’est ma fille ». Féla demande alors à la fille si elle connaît la dame et la fille lui répond : « oui, c’est ma mère mais je ne veux pas aller à la maison avec elle, elle me punit beaucoup. Et Féla répond à la femme : Bon j’espère que tu as entendu ce que dit ta fille. Je suis pas venu chez toi la chercher, je n’ai pas de publicité devant ma porte disant que je cherche des filles ou quoi. Tout ce que je sais c’est que ma porte est ouverte et que tous ceux qui rentrent ici je les protége. Qu’est-ce que tu veux que je fasse, que je dise à la petite de te suivre, forcée, je ne peux pas ». La dame a quitté, elle est allé dire à son mari : « Voilà j’ai quitté la maison de Féla, j’ai vu notre fille ». Le lendemain à cinq heures du matin on avait à peu prés cent policiers autour de la maison, dont beaucoup à la porte, ils ne disent rien, ne touchent personne. Cinq heures du matin, six heures, sept, huit, neuf, dix…Vers quatorze heures on voit arriver la voiture de gendarmerie. Féla refuse d’ouvrir la porte leur disant qu’ils n’avaient pas d’autorisation. Ils ont commencé à casser la porte. J’étais là à les regarder casser et renter. Ils nous ont tous pris. Féla était blessé beaucoup. La mère de Féla est arrivée. Ils ont pris à peu prés cent quinze personne dans la maison. Ils nous ont emmené à Alagbon close, là-bas ils nous ont mis dans une cellule. Un officier est arrivé, un des chefs de police, et demande : « qui c’est ceux-là ? ». Ils lui répondent que c’est les musiciens de Féla, les fumeurs d’herbe…Il a répondu : « Pourquoi vous les avez mis ici ? Allez les
La suite après la prochaine rencontre avec l’énergumène…
Showboy se remet d'un grave accident de moto qui l'a eu à Lagos en 2008, à ma connaissance il n'est pas remonté sur scène depuis.
(photo : Showboy, bakstage théâtre de Nîmes, octobre 2008, Vienne juillet 2009)
(copyright photo, texte, James Stewart)
(il reste des imprécisions concernant l'orthographe de certain bleds, ou personnes, il me manque du temps pour corriger tout ça, si vous avez des suggestions, n'hésitez pas)